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Le covid-19 impose aussi au religieux un questionnement majeur

L'ensemble des grandes fêtes religieuses est remodélée en raison du Covid-19. Pâques pour les chrétiens, Pessah chez les juifs, et le Ramadan vont devoir se vivre dans une expression privée malgré leur dimension familiale, communautaire. Pourtant toutes ses fêtes sont avant tout des moments communautaires. Plus largement le coronavirus impacte l'ensemble des relations dans notre société. C'est aussi le cas pour le religieux qui a été chronologiquement la première institution sociale touchée en France via le rassemblement protestant de l'Eglise de la Porte Ouverte à Mulhouse le 17 février. L'histoire retiendra que le protestantisme a été "un amplificateur" de la pandémie en France. Cela aurait pu être un concert, un rassemblement sportif, un meeting politique! Mais que ce soit par cette chronologie malheureuse de l'épidémie et plus globalement sur les changements imposés dans les rapports sociaux, les groupes religieux, comme l'ensemble de la société, doivent faire face à un avant et un après covid-19. Il faut pour cela se rendre compte des questionnements, des problématiques que le coronavirus renvoie aux groupes religieux.

  • Le rapport à l’Etat et la notion de contrôle.

Les grands rassemblements de La Porte Ouverte sont libres, gratuits et sans inscription. Ils rappellent ceux des réveils religieux protestants libéraux où, des entrepreneurs moraux pouvaient avoir beaucoup de succès au pont de devenir parfois des réformateurs. Ils sont en ce sens en droite ligne avec le volet libéral du protestantisme qui considère que les faibles contraintes facilitent la propagation, l’acceptation du message divin. La liberté garantie une relation volontaire et durable avec le divin.
Les conséquences organisationnelles de cette vision ont vite été source de critiques avec la pandémie mondiale du Covid-19. En effet, les autorités ne disposaient pas d’une liste complète des individus qui étaient au rassemblement de Mulhouse lorsqu’il fallut réaliser une enquête épidémiologique et identifier chacun des éventuels individus infectés.
Bien qu’il soit distendu, on peut donc déjà retenir que pour certains groupes protestants, il est nécessaire de revoir certains points d’organisation pour mieux répondre aux exigences de l’Etat en acceptant de construire un lien plus fort avec les autorités, au prix de revoir, de refonder les conséquences organisationnelles, politiques d’une vision libérale du religieux.
L’Etat qui est souvent conçu comme un facteur de limitation à l’expression religieuse, voire un agent hostile, doit être repensé pour une vision plus constructive.
Théologiquement cela déstabilise des visions binaires où l’Etat est lu dans une sémantique de la parousie où, surtout pour les groupes millénaristes messianiques, Il (l’Etat) a un rôle très négatif vis-à-vis du religieux. (Je rappelle que l'expression de millénariste messianique renvoie aux groupes qui croient en la parousie autour d'un messie qui apporterait le paradis dans une chronologie singulière. Voir ce que j'en dis ici)

 

  • Quelle image restera-t-il ?

20135250lpw-20136284-article-jpg_6963631_660x281.jpgTous les historiens font un constat qui fait froid dans le dos : les pandémies ont toujours été le terreau très fertile des fantasmes les plus négatifs sur les groupes sociaux exposés à la stigmatisation. Les juifs, les étrangers, les groupes religieux minoritaires, les défavorisés… deviennent rapidement des pestiférés. Le terme n’est d’ailleurs pas neutre puisqu’il signifie grande calamité et est passé dans le langage avec les pandémies de peste. J’ai d’ailleurs, en ne restant pas dans le champ médical parlé de psycho oncogénèse lors des grandes pandémies mais aussi vis-à-vis des groupes religieux.
Avec le rassemblement de Mulhouse, malgré elle, l’Eglise de La Porte Ouverte aurait-elle réavivé les préjugés antireligieux. Ses pasteurs racontent les diatribes voire plus, dont ils sont la cible sur les réseaux sociaux alors qu’ils sont les premières et importantes victimes du virus. Le religieux, singulièrement protestant ici est perçu comme la porte d’entrée du mal en raison de sa naïveté !
Mais il y a plus, avec la Corée du Sud où l’épidémie s’est aussi propagée par des groupes protestants le protestantisme et bien d’autres groupes religieux sont considérés comme des sources du déséquilibre social. Le Monde en ligne indiquait dans un article publié le 1er avril que la Corée sur Sud se découvrait malade de ses sectes[1]. Le lien entre Coronavirus et problématique sectaire est donc rapidement fait. Plus généralement, avec cet exemple et la chronologie épidémiologique, le religieux a un temps eut une image de déstructuration de l’équilibre social et sanitaire, alors que par définition il devrait être l’inverse. Il restera à observer le niveau d’inscription de ce constat dans la mémoire collective après l’épidémie.

 

  • Le questionnement du lien social.

Il ne va pas vous étonner que pour le sociologue que je suis cette dimension est la plus importante. C’est elle qui structure, sédimente toutes les autres.
Le confinement impose un bouleversement des liens sociaux. La proximité relationnelle, physique, qui a été conquise au prix de grandes avancées médicales, redevient source de danger. Il faut donc réapprendre la distance, trouver, construire la bonne distance.
Cette recherche de la bonne distance est une constante dans les groupes religieux protestants millénaristes messianiques(qui croient en la fin des temps et la venue d'un messie dans une chronologie où 1000 années interviennent). Paradoxalement, le confinement se rapproche d’une vision du monde que l’on retrouve dans les groupes religieux en particulier chrétiens protestants millénaristes. Ils se considèrent comme des espaces relationnels où les individus acquièrent les croyances et normes pour correspondre aux attentes divines et vivre l’élection. Cela se traduit par des liens sociaux semis ouverts si on accepte de prolonger les notions wébériennes. En effet, le groupe développe des attraits de relations sociales fermées, d’entre-soi, considérant que c’est ce seul cadre qui est propice à un vécu conforme aux injonctions divines. Mais il développe aussi des relations sociales ouvertes car il faut sensibiliser l’ensemble de la société à changer, à réorienter croyances et comportements vers celles que défend l’organisation. 
La nature et la forme des relations sociales vont sans doute évoluer dans les groupes religieux. Qu’elle sera la bonne distance à l’intérieur du groupe ? Toute la société est renvoyée d’ailleurs à cette question : Comment désormais échanger physiquement ? En ce sens le coronavirus est modifie le rapport à autrui dans plusieurs sociétés ?
Finalement, en particulier pour les groupes religieux se repose le sens à donner à la notion de communauté. Certainement il n'y aura pas de grands bouleversements dans la réponse à la question, mais la communauté va aussi être approchée comme un espace de la construction de la bonne distance sociale.

 

  • La consolidation et la recomposition numérique de la téléspiritualité

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C’est une continuité non surprenante du point précédent. Comme pour le télétravail les groupes religieux ont du rapidement se remobiliser pour maintenir le lien social. Le numérique au travers des nombreuses applications a pris le relais de l’absence des rassemblements physique. Zoom, WhatsApp ou encore les plateformes comme Discord sont des appuis majeurs. La forte utilisation de ces dernières n’est en rien une nouveauté dans l’univers religieux. Il s’agit ici simplement d’une amplification. 
Dans ce contexte numérique du lien social, la quête d'une reconstruction des rencontres hebdomadaires semble être un besoin fort. Les individus privilégient ainsi les outils vidéo le samedi pour ceux qui pratiquent le sabbat, et le dimanche. Les membres privilégient les supports, les programmes officiels tout en profitant des autres ressources. La téléspiritualité que l’on observait depuis longtemps prend un essor. Elle n’est plus un outil de personne qui butinent de croyances en croyances, d’un individu éloigné géographiquement de sa communauté, ou encore des "fans" d'un leader charismatique; elle devient durant au moins la période du confinement le ciment communautaire.

Mais la rencontre entre diffusion officielle et construction de son propre contenu, comme permet les multiples outils numériques, notamment et surtout les réseaux sociaux, va-t-elle contribuer à un bricolage, une sorte de cuisine personnelle de croyances ? Le sociologue a tendance par l’accumulation d’enquêtes sur le sujet à répondre positivement. Reste à voir si, en cette période d’incertitude qu’entraîne la pandémie si les individus privilégient un retour à des fondamentaux, à des certitudes. 

  • « le confort » du confinement

A bien regarder, le confinement n’est pas une situation étrangère au religieux. Comme faisait remarquer le sociologue et bibliciste Frederick de Conninck, un parallèle certain peut être réalisé avec nombres de situations bibliques. L’exemple de Paul, incarcéré, ou plutôt assigné à résidence et qui écrit aux Colossiens est utilisé pour aider à accompagner les communautés dans ce contexte de confinement. Cette comparaison renvoie à un aspect ontologique du christianisme millénariste messianique. Le confinement est utilisé aussi pour rassurer. Comme l’exemple paulien, il s’agit aujourd’hui de dépasser l’isolement pour ne pas tomber dans l’esseulement. Renforcer le lien personnel avec la divinité mais surtout réenchanter le lien social (et le numérique est un levier). La recherche de l’essentiel est un objectif. Relativiser, y compris la place de certaines croyances est capitale à l’instar de ce que faisait Paul.
Le confinement est donc un contexte qui peut être utilisé favorablement, opportunément pour reconstruire une relation avec le divin et les autres acteurs sociaux en l’orientant vers l’essentiel. Toute la difficulté à ce moment est évidemment la définition du superflu !

 

  • Le déconfinement dans le confinement.

covid-19,coronavirus,religion,eglise adventisteFaire lien sans un lieu géographique précis, sans une église, sans un bâtiment n’est pas sans conséquence, même si la situation est provisoire. Dans de nombreuses organisations, la rencontre hebdomadaire est le temps fort. La pression sociale chasse l’absentéisme. Le présentiel un élément qui fait socle. Mais la téléspiritualité, à l’instar du télétravail, est brutalement devenue la norme. Cela renvoie à l’idée que l’Eglise, ecclesia, ne peut être résumée à un espace physique même chargé de sens. C’est finalement dans son versus communautaire, de lien entre les membres que l’Eglise prend sens. Et si elle se réalise comme nous le disions par un retour à l’essentiel, paradoxalement, en étant hors des murs (expression importante pour les sociologues) l’Eglise dépasse ses frontières et peut être prend là une dimension minimisée par les murs ! Il y a là, selon moi, l’enseignement le plus important et qui correspond le plus aux attentes de la société globale.
Décloisonner, libérer du superflu, le religieux en situation de confinement va à l’essentiel, le lien social sans les murs. Ce n’est pas la fin des murs, mais une occasion de les dépasser. C’est comme si le confinement est une opportunité certaine de déconfinement du religieux minoritaire pour rencontrer une société dont il est une composante, mais c’est toujours imaginé comme isolé, sans l’être.

 

[1] Voir [https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/01/avec-le-coronavirus-la-coree-du-sud-se-decouvre-malade-de-ses-sectes_6035234_3210.html] Visité le 02 avril 2020.

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